À l’approche du 7 février, date marquant la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), Haïti s’engage dans une zone de fortes turbulences politiques et sécuritaires. Tandis qu’une nouvelle force internationale de sécurité s’apprête à être déployée sous l’égide des Nations unies, un rapport de l’International Crisis Group dresse un constat alarmant : les gangs armés ne sont plus de simples relais d’intérêts politiques ou économiques, mais des structures criminelles autonomes, solidement implantées et financièrement indépendantes.
Cette évolution marque une rupture profonde avec les schémas du passé. Longtemps instrumentalisés par des acteurs puissants, les groupes armés ont progressivement construit leur propre économie de la violence. L’extorsion des commerçants et des transporteurs, les enlèvements contre rançon, le contrôle de ports informels, de routes stratégiques et de marchés parallèles leur assurent aujourd’hui des revenus réguliers. Cette manne financière leur permet d’acquérir des armes sophistiquées, de recruter massivement et de renforcer leur contrôle territorial.
Dans plusieurs quartiers de la capitale et dans certaines villes de province, ces groupes imposent désormais leur loi. Ils régulent la circulation, dictent l’ouverture ou la fermeture des écoles et des commerces, et se substituent de facto à un État absent ou affaibli. Cette emprise territoriale transforme les gangs en acteurs incontournables du paysage sécuritaire, capables de résister, de négocier ou de contourner toute intervention extérieure.
La mission multinationale annoncée se heurte ainsi à une réalité bien plus complexe qu’une simple opération de maintien de l’ordre. Le rapport de l’International Crisis Group met en garde contre l’illusion d’une solution uniquement militaire. Sans coordination étroite avec les forces nationales, sans stratégie politique inclusive et sans actions ciblant les circuits financiers illicites, la force internationale risque de se retrouver face à des adversaires flexibles, enracinés socialement et économiquement.
L’absence d’accord politique clair, à la veille de la fin du mandat du CPT, aggrave encore la situation. Ce vide institutionnel nourrit l’incertitude, affaiblit la légitimité de l’action publique et laisse un espace que les gangs exploitent pour consolider leur pouvoir. Dans ce contexte, la lutte contre l’insécurité apparaît indissociable d’un règlement politique durable et d’un renforcement réel des institutions judiciaires et policières.
Au-delà du déploiement international, le rapport appelle implicitement à une refonte globale de l’approche sécuritaire en Haïti. Tant que la pauvreté extrême, l’exclusion sociale et l’impunité continueront d’alimenter le recrutement des gangs, ceux-ci conserveront leur capacité d’adaptation. Le défi est donc double : reprendre le contrôle du territoire tout en reconstruisant l’autorité de l’État. Faute de quoi, l’insécurité risque de s’installer durablement comme une norme, compromettant toute perspective de stabilité et de gouvernance effective.
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